JALOUSE n°27 de 2000 / Page 42 / 43
TEXTE BRUT DE LA PAGE (c) Les Editions Jalou 1921-2009
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page 1 u z generation beurettes rencontres, temoignages, envies et coups de gueule. Chaque mois, un nouveau rendez-vous avec ces filles qui, aujourd'hui, sont les figures de proue de leur communaute. Premiere destination, le maghreb. 'mon père ne voulait pas que je me retrouve dans une école d'immigrés, sinon autant être là-bas, en algérie', explique ouarda. Par jean-baptiste bussiere / photos pedro lombardi on les imagine mariées de force, derrière les fourneaux ou 'franci- sées' et en rupture de ban avec une sphère familiale et traditionnelle. Rien d'aussi tranché chez ouarda, nora, anissa (qui, bien qu'émanci- pée, n'a pas souhaité apparaître en photo) ou virginie. Elles ont entre 21 et 31 ans, sont enseignantes, secrétaires ou agents artistiques, et concilient leurs origines marocaines, kabyles ou algériennes avec la société dans laquelle elles se sont réalisées, la france. A travers ces rencontres et ces histoires, se dessine sous un visage nouveau un portrait de cette deuxième génération saturée d'espoirs et de contradictions. Première destination, le maghreb avec, en arrière-plan, le combat de construction intellectuelle, sexuelle et identitaire de ces jeunes filles devenues femmes et qui, aujourd'hui encore, n'aspirent qu'à une seule chose : rester elles-mêmes. Premiere obligation : reussir a la franÇaise première étape, s'adapter à un environnement nouveau, une culture et une société différentes. Pour les quatre, un seul chemin : l'école. Nora, 31 ans, se souvient: 'quand je suis arrivée du maroc, à 7 ans, ma mère m'a fait comprendre que, pour m'incorporer à la société française, il n'y avait qu'un moyen, aller loin dans les études. Pas pour devenir une petite française mais parce qu'il fallait aller voir de l'autre côté et prendre ce qu'il y avait de meilleur chez vous. ' même son de cloche chez ouarda, 27 ans : 'je suis née et j'ai toujours vécu à paris mais, en plus, dans le paris 'français'. Mon père ne voulait pas que je me retrouve dans une école d'immigrés, sinon autant être là-bas, en algérie. Dans mon lycée du xvie ou à dauphine, il n'y avait pas beaucoup de maghrébins. J'ai compris que, pour mes parents, une seule chose comptait, la réussite sociale. Ma mère m'a poussée, elle ne voulait pas que je vive la même histoire qu'elle. ' pour virginie, la plus jeune, 21 ans, le constat est plus dur : 'j'ai eu de la chance, j'ai pu faire des études. Je n'ai jamais lâché. A côté, je voyais mes cousines que leurs parents enlevaient de l'école à partir de la 3e. Je n'avais pas le droit à l'erreur. ' chez anissa, 26 ans, même son de cloche : 'je tiens à rendre hommage à ma mère, aujourd'hui décé- dée, qui m'a toujours dit : instruis-toi, va à l'école, montre-leur ce dont tu es capable, c'est la seule chose à faire. ' derrière ces trajectoires, un constat. Quand on est femme et maghrébine, point de salut sans la réussite scolaire, avec comme même objectif : une reconnaissance à la française, seul moyen de ne pas finir mariée à un inconnu choisi par les parents et cantonnée à vie dans le rôle de mère. Malgré ces trajectoires brillantes, qui ont fait de nora une prof, virginie une secrétaire, ouarda et anissa des agents artistiques, toutes reconnaissent avoir dû lutter au quotidien contre une france inégalitaire mais aussi contre une famille souvent dépassée par les ambitions nouvelles de ces filles qui, une fois dans le système français, y ont pris goût. 42jalouse le mensonge: arme 'necessaire' de l'integration tout se complique lorsque, à l'école, on découvre que les copines ne font pas que bosser. C'est l'âge des sorties, premiers mecs et cigarettes, l'âge des interdits. Pour elles quatre, la nécessité de com- poser avec un environnement familial et traditionnel qui n'a pas la même vision de l'émancipation. La solution : le mensonge. Ouarda, la 'plus française' d'entre elles, est devenue une experte. 'cette technique du slalom m'a permis d'aller en boîte, avoir des petits copains. Je suis devenue une spécialiste du mur pour aller les rejoindre. A la maison, c'était interdiction de sortie. Comme pour toute jeune maghrébine. Pour mes frères, ce n'était pas pareil et l'ex- plication qu'on me donnait c'était qu'eux ne risquaient pas d'être enceintes. Je mentais aussi à mes copines, parce que je ne voulais pas qu'elles sachent que je n'avais pas le droit de faire comme elles. C'était aussi un moyen d'intégration. ' pour anissa, cette période a été plus difficile : 'quand tu habites en banlieue et que tu es maghrébine, tu vis dans la communauté de la famille mais aussi celle du qu'en-dira-t-on, composée par les familles arabes de la cité. J'en avais marre d'être fliquée en permanence. J'allais chez mes copines françaises, c'était mon espace de liberté. Peu à peu, c'est devenu de la provoc' : je fumais, je traînais avec des mecs la nuit. Je voulais simplement faire comme les autres'. Si cette nécessité de mentir appartient au passé pour anissa ou ouarda, elle est d'actualité pour virginie. 'aujourd'hui encore, mes parents ne savent pas que je suis avec un mec qui n'est pas kabyle. Je ne le leur présenterais que si je me marie avec lui, parce que je sais que, s'il vient à la maison, personne ne lui parlera et tout sera fait pour que j'arrête de sortir avec lui. Mes frères me couvrent parce qu'il est l'un de leurs copains. Ils ont déjà réussi à casser une relation que j'avais avec quelqu'un qu'ils ne connaissaient pas. ' le désir naturel d'éman- cipation qu'elles éprouvent les a conduites à composer avec le poids des traditions, symbolisé par la sphère familiale, et une société fran- çaise qu'en tant que jeune femme elles avaient intégrée. En point de mire, un objectif commun, se construire aussi en tant que femme. Comment devenir femme pour les deux sceurs nora et anissa, une même rupture, la mort de leur mère alors qu'elles avaient respectivement 17 et 12 ans. Anissa a vécu ce choc comme une fracture : 'evidemment, il y avait la dou- leur de perdre ma mère mais, pour moi aussi, tout a changé. Du jour au lendemain, je n'ai plus eu le droit de jouer dehors avec mes frères ou mes copines. Ma place dans la famille avait changé. A 12 ans, je me suis retrouvée à la cuisine, j'étais l'assistante de ma soeur aînée qui elle était devenue la mère. Si c'était ça, être une femme, je n'avais aucune envie de le devenir. Plus je grandissais, plus j'avais deux costumes de femme. L'un français à l'extérieur et jalouse 43. |
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