L'OFFICIEL DE LA MODE n°890 de 2004 / Page 68 / 69
TEXTE BRUT DE LA PAGE (c) Les Editions Jalou 1921-2010
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Onze heures du mat'. Juliette gréco apostrophe gérard jouannest, compagnon depuis trente ans et mari depuis 1988: 'tu vas acheter le journal?Je dis ça parce que je l'ai déjà acheté. ' tout est dit sur l'art de vivre à deux, et celui d'être au monde, inquiet et aimable. Parce que cette fille de résistante a tout connu. Les barreaux de fresnes, en attendant que mère et sœur reviennent des camps; le bar du pont-royal où gravitent sartre, beauvoir et camus, avant d'incarner l'existentialisme, à la une des magazines. Elle a inspiré le cinéma. Le cocteau d''orphée', le renoir d''elena et les hommes', le preminger de 'bonjour tristesse'. En vian, elle trouva un frère. En miles davis, darryl zanuck et michel piccoli, des maris et des amants. En ferré, duras, queneau, gainsbourg et brel, les meilleurs auteurs de la chanson française. Avec eux, cette femme libre nous a appris à la déshabiller ('déshabillez- moi'), mais également que 'dieu est nègre'. Gréco, c'est une façon unique de respirer insouciance et gravité, ten- dresse et cruauté, d'incarner des mots simples et rares. On n'imagine personne d'autre chanter après elle 'ii n'y a plus d'après' ou 'voir un ami pleurer' que brel lui a offert avant de l'enregistrer. Prétexte à la rencontre du jour, une tournée mondiale, dont les premières dates, au casino de paris, seront l'occasion d'entrevoir durant deux heures, que cet art mineur, comme disait gainsbourg, a aussi connu des maîtres. Musique par eric dahan 66 l'officiel juliette gréco, vâge de grâce un émouvant dvd rétrospectif, une tournée mondiale, et un regard toujours lucide sur le monde qui l'entoure, la 'jolie môme' des années sartre et miles davis nous est plus précieuse que jamais. C'est vous qui avez sélectionné les documents et archives qui composent ce dvd?Juliette gréco. N'ayant pas un amour forcené pour ma per- sonne, j'ai préféré laisser faire les gens qui m'aiment. J'ai trouvé le résultat magnifique, fait avec beaucoup de délica- tesse. J'ai découvert des photos que je ne connaissais pas ou que j'avais oubliées, comme celle oùje porte la robe noire de schiaparelli, avec une épaule décolletée. Ça me rappelle mon premier voyage à l'étranger. Vingt-quatre heures dans un petit avion inconfortable. C'était 'le tour du monde en quatre-vingts jours'. Depuis, j'ai appris que le brésil n'était pas si loin que ça, et ça ne m'a pas fait rêver. Toutes ces escales, recife, c'était un voyage magique. Vous la trouvez où la magie aujourd'hui?L'important dans mon métier c'est la rencontre, c'est pour- quoi je suis encore debout. à moscou ou new york, je ren- contre des gens. Ils sont plus frileux aujourd'hui. Pas ceux q' viennent me voir, ceux-là me remplissent de bonheur et m'offrent le plus beau des cadeaux. Mais ceux qui marchent dans les villes, sans se regarder, les femmes qui serrent leur sac à main contre elles. Je découvre une inquiétude sourde, une méfiance que j'ignorais. Dans un magasin, je laisse tou- jours mon sac sur le comptoir, sauf que maintenant on me fait remarquer qu'il faut que je le surveille. J'ai pas appris à faire attention. 'attention', c'est pas mon mot favori. Je com- prends pas bien ce que ça veut dire. Vous êtes une icône de mode, le symbole d'un minimalisme naturel, suivez-vous l'évolution du vêtement?La mode c'est important, ça nous renvoie une image précise de la société. Plus l'horizon est morose, plus la mode est folle. J'aime les créateurs d'aujourd'hui car ils sont tous différents. Les choses portables sont toujours les mêmes, un pantalon et un chandail, à condition que ce soit beau. J'aime ce qui rend les femmes belles, élégantes, ou mieux, les deux à la fois. Tout cela est magnifique. Ce qui me gêne dans la mode, c'est le côté 'je suis parfaite, mais ne tou- chez pas', ou 'je vous montre tout, mais c'est hors de prix'. A la télé, lorsque vous tombez sur ces jeunes filles sapées comme des putes pour exciter l'audimat, une féministe comme vous n'a-t-elle pas le sentiment d'une régression?Il y a toujours eu des modèles de femmes différentes. Celles qui vivent debout, celles qui vivent assises et celles qui vivent couchées. Il y a les combattantes dont je fais partie. Mais on a l'impression qu'elles baissent les bras. Elles acceptent de ne plus travailler, elles sont fatiguées. Je ne ressens plus cet enthousiasme qu'on a connu entre les années 50 et 70. Ça reviendra peut-être, au prix d'une catastrophe. Ceux qui nous veulent du mal, semblent avoir le temps devant eux. Qui sont-ils?Ceux qui tiennent les caisses. Mais pas seule- ment de l'état. Celui de l'argent, plus inquiétant. L'état, il lui arrive de faire des choses pas trop mal. Mais quand il fait le pire, ce sont toujours les petits qui paient, et c'est de plus en plus de monde. Le déséquilibre est toujours plus profond. Je ne suis qu'un petit grain de sable noir, mais je peux rayer. Et c'est ce que j'essaie de faire. |
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