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TEXTE BRUT DE LA PAGE (c) Les Editions Jalou 1921-2009

Rentrer sur le terrain comme un mort de faim.

Sauf que toi, tu as 20 ans alors que moi, j'en ai déjà 28.

Ce soir, c'est ma dernière chance, alors que tu en auras au moins deux ou trois autres.

Alors, fous-moi la paix, titi, et laisse-moi me concentrer.

On mène deux à zéro, logiquement, jacquet doit faire rentrer un milieu défensif comme moi pour tenir le score.

Pas une fusée de ton espèce.

Regarde, roger vient vers nous.

Ce n'est pas toi qu'il vient chercher.

Ça fait vingt ans que j'attends, vingt ans que je m'échauffe.

Et cette fois, je ne laisserai pas passer mon tour.

De moi en mettant la main dans sa poche.

Deuxième biscotte, retour aux vestiaires.

Je suis parti direct dans la moiteur du ventre du stade de france et personne ne m'a rien dit.

On n'houspille pas le grand marcel.

Le seul qui se permettait de me secouer un peu, c'était mon grandfrère seth adonkor.

Il pouvait tout se permettre car c'était mon idole, mon dieu.

C'était un monstre de puissance et de technique, le grand espoir du football français et il faisait tout mieux que moi.

Il y a 14 ans, il est mort dans un accident de voiture sur une route de la région nantaise et, depuis, il vit dans mon corps.

Cette coupe du monde, elle est à lui, peut-être plus qu'à moi.

Car sans seth, je n'aurais jamais eu la rage et l'envie de renverser les montagnes.

Tout le monde dit que j'ai le boulard mais, en fait, c'est seulement parce que je sais que je suis invincible.

L'esprit de seth est en moi et rien ne peut m'arriver.

Tout à l'heure, quand mon ami « blanchard », mon vieux dédé, me tendra la coupe, je la lèverai bien haut dans le ciel de saint-denis pour que seth puisse la toucher un peu.

Et je sais qu'à ce moment-là, il sera fier de nous.

Ron a l d o (70e minute) c'est pas très compliqué le foot.

Un pas de côté, histoire d'amener la balle sur mon pied droit et puis j'arme à ma façon, supersonique et superludique.

Et vlan, ça part en catapulte faire des confettis de ces ahurissants français qui mènent deux-zéro quand personne ne les attendait.

Ma frappe est vibrante et soudaine, c'est celle d'un avant-centre qui pète le feu, celle d'un homme de 21 ans qui caramélise l'admiration, mais qui aimerait tant qu'on le laisse faire ce qu'il préfère : jouer, vite, très vite, et bien, le mieux possible.

Et dire qu'ils ont cru que je ne pourrais pas jouer.

A l'heure de la sieste, alors que je m'allongeais pour une de mes activités préférées ­ roupiller ­ j'ai perdu conscience.

Il paraît que j'étais agité de soubresauts, que j'avais la bave aux lèvres, moi qui ne ferais pas de mal à une mouche.

Crise de tétanie?Crise d'épilepsie?Overdose de jeux vidéo?Allez savoir!Roberto carlos qui était là, s'est mis à paniquer.

On m'a dit qu'il criait: « ronaldo est en train de mourir!» mais non, mais non, t'inquiète pas roberto, ça va aller.

La preuve, regarde ce boulet que je viens de décocher à l'homme en noir, au type au crâne ras, au sourire indolent et au regard fumé, à ce barthez qui doit en tremper sa barboteuse.

Cet après-midi, quand j'ai émergé, je ne m'étais rendu compte de rien.

J'avais juste mal aux muscles.

On m'a refilé un décontractant, on m'a amené dare-dare à la clinique et on m'a examiné sous toutes les coutures.

Sourire aux lèvres, j'ai réapparu à quelques minutes du coup d'envoi, tel un gentil fantôme bien décidé à troquer son suaire contre un maillot auriverde.

Et ne croyez pas qu'on m'ait forcé à rechausser les crampons.

Nike ou la fédération brésilienne n'y sont pour rien.

Vous croyez qu'un footballeur digne de ce nom est du genre à renoncer à une finale de coupe du monde?Eh, merde.

Barthez s'en sort.

Moi qui croyais l'avoir fracassé.

Il y a des jours comme ça.

C h r i s t o p h e dugarry (89e minute) dernier corner brésilien.

Je suis redescendu prêter main forte.

Jeux de billard habituel.

Me voilà balle au pied, avec un plein champ ouvert à mon désir de revanche, à mon envie d'enfoncer ma rancoeur au fond des gorges des moqueurs, de ceux qui me surnomment « dugâchis », de ceux qui suspectent zinedine, mon ami, d'avoir intrigué pour que jacquet m'embarque dans l'aventure.

Je remonte le terrain doucement, tranquillement, sans que personne ne me rappelle à l'ordre.

C'est comme si la désolation avait transformé les brésiliens en statues de sel.

Je chaloupe hardiment, mon serre-tête laissant battre mes cheveux au vent.

J'ai marqué le premier but de notre histoire, c'était face à l'afrique du sud, et tel le mistral étrillant le bleu du ciel, ce coup de tête avait éclairci les idées de tous.

J'avais passé une mauvaise année entre le barça et l'om, blessé, contesté.

Désarçonné par les railleries qui commençaient à s'attacher à mes basques, moi qui avais l'habitude de prendre la vie à la bonne, de ne pas me soucier du lendemain.

Et j'avais senti grandir ce truc que je ne souhaite à personne, cette impression de devenir le bouc émissaire parce que trop facile, trop décontracté, trop rieur.

Je franchis la ligne médiane.

Ah comme j'aimerais aller au bout!Pour oublier l'échec d'il y a quelques minutes.

Encore une fois, comme face à l'afrique du sud, j'ai succédé à stéphane guivarc'h.

Et je me suis retrouvé en bonne position, prêt à finir ce que j'avais commencé, à nouveau prêt à tirer la langue aux mauvais coucheurs, surtout prêt à oublier ces ischios qui m'ont laissé sur le flanc tout au long du mondial et qui ne m'autorisent à resurgir qu'aujourd'hui.

Mais, ma chance est passée.

Cette fois, je ne suis qu'un allumeur de mèche.

Il ne me reste qu'à transmettre, qu'à donner à pat, qui relaiera vers manu pour le 3-0.

Il ne me reste qu'à me fondre dans la masse du bonheur général.

M a r c e l desailly (75 minute) elle est vraiment petite cette télé.

Et puis, il fait si chaud dans ce vestiaire.

Il y a deux minutes, j'étais à l'air libre et je flambais devant le monde entier.

J'avais les jambes, j'étais bien dans mon match.

Mais je me suis un peu enflammé et j'ai découpé cafu en deux.

J'ai tout de suite senti que la fête était finie quand l'arbitre s'est approché e 76 juillet- aoÛt 2008 emmanuel petit (90 minute) qu'est-ce que je fais là?Me voici en vue du but adverse alors qu'il reste quelques minutes à perdre avant de tout gagner et que les règles de base intiment aux milieux de terrain l'ordre de veiller au grain, en chiens de garde intransigeants.

Pourtant, je suis parti à l'abordage.

Un coup d'oeil m'a suffi pour jauger du déboussolement adverse.

Et puis, j'ai le sentiment qu'un jour pareil, rien de mauvais ne peut nous arriver.

Duga ouvre la voie, plein axe.

J'ai la foulée des grands jours, celle qui vous fait couper droit dans le tissu des réticences.

J'ai 27 ans et c'est comme si mon corps s'était enfin débarrassé de la gangue mortifère qui l'engluait.

J'ai vécu une jeunesse brillante de brûleur d'étapes et puis mon frère aîné est tombé pour ne jamais se relever.

C'était sur un terrain de foot et depuis je ne sais plus si j'adore ou si je hais ce sport qui m'a tant donné et qui m'a beaucoup repris.

Pendant cinq ou six ans, je n'ai cessé d'en vouloir à la vie que je menais.

Je flirtais avec l'autodestruction, je faisais le yoyo entre euphorie et découragement, j'étais l'un de ces bipolaires qu'hébergent les psys.

Avide de relations humaines approfondies, j'étais toujours prêt à en découdre avec ceux qui n'y mettaient pas l'intensité suffisante.

En ce soir de juillet, à l'entrée de la surface de réparation brésilienne, il est enfin l'heure de laisser les morts enterrer les morts.

Duga aperçoit pat, qui transmet sans contrôle aucun, comme on fait à arsenal.

Deux pas, trois appuis, une frappe du gauche, et le troisième but ressuscite l'adolescent que j'étais, celui qu'on surnommait le « lion » pour son coeur viking et sa crinière blonde.

E z i n e d i n e zidane (remise de la coupe) j'ai besoin de me retrouver un peu seul dans cette invraisemblable cohue.

Quelques secondes, juste quelques secondes pour reprendre mon souffle.

Bien entendu, c'est impossible.

Je viens de refiler à bernard diomède les cinq kilos d'or de la coupe du monde en pensant que j'allais être tranquille.

Mais non, les photographes et les cameramen sont toujours autour de moi.

Ça crie, ça hurle, ça crépite, je suis aveuglé.

D'instinct, je me dis que ma vie, maintenant, ça va être ça.

J'ai marqué deux buts en finale, j'ai offert le premier sacre mondial à mon pays, plus rien ne sera jamais comme avant.

Oubliés le petit yazid des quartiers nord de marseille, le zinedine de l'as cannes, le zizou de bordeaux et de la juventus.

En quatre-vingt-dix minutes, je suis devenu le dieu zidane.

Je n'avais pas envie de tout ça.

Je désirais juste jouer au football et rien d'autre.

Je souhaitais seulement courir avec mes potes, chambrer, jongler, dribbler, marquer.

Dans ma vie, je ne voulais que le ballon.

Aujourd'hui, il est toujours là, mais il doit vivre avec mes agents.

Dès demain matin, les gens que je vais croiser ne vont plus voir zinedine zidane.

Ils vont voir l'homme qui a marqué deux buts en finale de la coupe du monde.

Plus jamais, on ne sera naturel avec moi.

Si je veux, je peux faire n'importe quoi, on me le pardonnera.

Si ça m'amuse, je peux cracher au visage des gens ou leur mettre des taquets, on me trouvera des excuses.

A partir de ce soir, ma vie ne va être que glamour, paillettes, gloire et fortune.

Nous sommes le 12 juillet 1998 et je ne m'appartiens plus.

D i d i e r deschamps (montée vers le trophée) je m'appelle didier.

Didier deschamps, dit la « dèche ».

Je ne suis ni très grand, ni très beau.

Mais, dans quelques secondes, le monde entier va m'admirer.

Il me reste encore quelques marches à gravir pour aller chercher mon graal, le trophée dont je rêve depuis toujours.

Dans ma vie, des coupes, j'en ai levées.

Depuis mon premier club en poussins, à l'aviron bayonnais, j'ai toujours été capitaine.

Pourtant, je n'ai jamais été le joueur le plus flamboyant de mon équipe.

Ma technique est limitée et je ne mettrai jamais une volée en pleine lucarne.

Mais j'ai toujours été le plus volontaire, le plus dur au mal, le plus chambreur, le plus charismatique.

Depuis que j'ai 10 ans, je suis le chef du vestiaire.

Tout le monde fait une tête de plus que moi, mais tout le monde me craint.

J'ai la meilleure chambre du château de clairefontaine, personne ne commence à manger avant moi, je suis le roi de l'équipe de france.

Dans la tribune officielle, je croise le regard de dieu.

Il me dit de prendre mon temps, de profiter, de gagner encore quelques secondes avant de toucher le graal.

Dieu est le plus grand footballeur français de l'histoire, mais lui, il n'a jamais gagné de coupe du monde.

Dans son regard, je ne vois pas de jalousie.

Un peu d'envie, peut-être.

Lui, il avait le talent, la grâce.

Moi, j'ai la hargne et la rage.

Je m'appelle didier.

Didier deschamps, dit la « dèche ».

Et je suis champion du monde.

« en ce soir de juillet, à l'entrée de l a surface de répar at i o n brésilienne, il est enfin l'heure de l a i s s e r les morts enterrer les morts.

» d i d i e r deschamps juillet- aoÛt 2008 77.

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